Lettre du colonel de Gaulle, 507e régiment de chars, au général Boud’hors

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Metz, 13 novembre 1938

Mon Général,

En revoyant votre fils l’autre jour à Metz et dans les circonstances du moment, je me suis retrouvé quelque peu dans l’atmosphère où je l’avais vu autrefois pendant la guerre. Mais si l’ « air » était moins cruel que jadis,  il était aussi moins facile à respirer. L’affaire de septembre a été, suivant ma modeste mais ferme conviction, un effroyable effondrement de la France grande puissance. Et le pire de tout fut l’aberration d’une partie de l’opinion française – celle qui, d’habitude, était la meilleure. Vouloir nous persuader nous-mêmes que cette reculade vraiment peu honorable était un triomphe, cela était intolérable. On ne peut expliquer une pareille absurdité que par l’effet de la propagande ennemie qui coulait à pleins bords dans les colonnes de nos propres journaux.

Quoi qu’il en soit, je pense qu’à présent la vérité apparaît à tous les gens, et cette vérité n’est pas belle. Elle n’est pas encourageante non plus, car on ne peut douter que les ambitions extérieures d’Hitler et de Mussolini ne sont pas assouvies. En dehors de notre faculté miraculeuse de redressement, notre meilleure carte sera peut-être l’exagération même de ces ambitions. Nous retrouverons ainsi des concours que notre veulerie nous a fait perdre.

C. de Gaulle

Titre : De Gaulle juge les accords de Munich, 13 novembre 1938

Source : Fondation Charles de Gaulle

Présentation

Alors qu’il est affecté à Metz au 507e régiment de chars, le colonel de Gaulle écrit une lettre au général Emile Boud’hors, pour lui donner son sentiment sur les accords de Munich advenus le 30 septembre 1938. Lorsque de Gaulle combattait à Verdun en 1916, il était alors l’adjoint du colonel Boud’hors au 33e régiment d’infanterie. Il a donc gardé, durant l’entre-deux-guerres, un lien privilégié avec son ancien supérieur.

Contextualisation

En 1938, après avoir annexé l’Autriche, Hitler souhaite réunir au Reich, même en en ayant recours la force, la région des Sudètes, c’est-à-dire l’Ouest de la Tchécoslovaquie peuplée en très grande majorité d’Allemands. Or la Tchécoslovaquie est alliée à la France et l’Europe se retrouve à nouveau au bord de la guerre. A la fin du mois de septembre 1938, le dictateur italien, Mussolini, propose la tenue d’une conférence à Munich entre l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni mais sans la Tchécoslovaquie et l’URSS. Un accord est finalement trouvé et les démocraties cèdent à toutes les exigences de Hitler et les Sudètesc annexées par l’Allemagne nazie. La France abandonne ainsi son allié tchécoslovaque, pour le plus grand soulagement de son opinion publique.

Analyse

Cette lettre est une condamnation sans appel de Charles de Gaulle des accords de Munich et de l’attitude déplorable de la France. Les mots sont explicites : il s’agit d’un véritable « effondrement de la France comme grande puissance ». Plus encore que l’ « affaire de septembre » comme il l’appelle, il dénonce l’attitude de l’opinion française qui se complaît dans une véritable lâcheté. Cette « reculade » n’est certainement pas un « triomphe » ! Comme beaucoup d’intellectuels, de Gaulle s’en prend à la presse coupable d’avoir relayé la propagande allemande afin de persuader l’opinion française qu’il fallait reculer.

La fin de la lettre marque la très grande lucidité du colonel de Gaulle : il a parfaitement compris que les accords de Munich ne font qu’exacerber encore un peu plus les ambitions de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, qui ont jusqu’à présent réussi tous leurs coups de force, profitant inlassablement de l’inertie des démocraties et de leur incapacité à maintenir les clauses du traité de Versailles. L’Allemagne a pu ainsi en 1935 rétablir le service militaire, remilitariser la Rhénanie en 1936 et annexer l’Autriche en mars 1938. En mars 1939, les accords de Munich sont ainsi violés, lorsque l’armée allemande entre dans Prague, mettant ainsi la main sur l’ensemble de la Bohême et la Moravie.

Ressources complémentaires :

 

Bibliographie

Jean-Pierre Azéma, De Munich à la Libération, Nouvelle Histoire contemporaine de la France, Tome 14, Paris, Seuil, collection Point, 2002.

Serge Berstein, La France des années 30, Paris, Armand Colin, 2011.

Pierre Milza, Le fascisme italien et la presse française 1920-1940, Bruxelles, Complexe, 1988.

Sitographie

Etude de la photographie des accords de Munich de 1938 : https://www.histoire-image.org/etudes/accords-munich?language=fr

Pistes pédagogiques autour des accords de Munich : https://clio-texte.clionautes.org/1938-la-conference-de-Munich.html

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