Charles était un enfant plutôt difficile. Mon père avait beaucoup d’autorité sur lui, mais ma mère, en revanche, aucune. Il ne lui obéissait jamais. Je me souviens de l’une de ses « scènes » un jour à Wimereux, chez l’un de nos oncles. Il devait avoir dans les sept ans. Charles s’était adressé à notre mère :

– Maman, je voudrais monter à poney !

– Non, tu es monté hier. Tu ne monteras pas aujourd’hui.

– Alors, je vais être méchant !                         

Et aussitôt, il jetait ses jouets par terre, criait, pleurait, tapait du pied. Une autre fois, Charles lançait des livres à la tête de Pierre. La porte de la chambre était fermée à clé, et il ne voulait pas ouvrir à notre mère qui, inquiète des pleurs de Pierre, désirait entrer. Ce n’est que longtemps après que Charles se résolut à libérer son frère. Il était batailleur, turbulent et taquin. […] Charles aimait tous les jeux : le diabolo, le croquet, le cerf-volant, le ballon, colin-maillard. Il jouait beaucoup aussi aux soldats de plomb avec ses frères. Xavier était le roi d’Angleterre et commandait les troupes anglaises. Jean de Corbie, notre cousin, était empereur de Russie, à la tête des troupes russes. Charles était toujours le roi de France. […]

Mon père nous a toujours fait travailler tous les cinq pendant les vacances. Avec Charles, cela n’allait pas trop mal. C’est en classe qu’il ne travaillait pas (de temps en temps, pourtant, premier en français et en histoire). Il n’apprenait pas son allemand et ne rendait pas toujours ses devoirs. Ce qu’il aimait, c’était écrire des poèmes et lire. Je me souviens que mon père l’attrapait souvent et le punissait.

Titre : Témoignage de Marie-Agnès Cailliau

Source : Propos recueillis par Jean Mauriac en 1980 pour Paris-Match

© Revue Espoir, n°39, juin 1982

Présentation 

Marie-Agnès Cailliau (1889-1982), sœur aînée de Charles de Gaulle, revient sur ses souvenirs d’enfance dans un entretien accordé à Jean Mauriac pour le magazine Paris Match.

Le journaliste, fils de l’écrivain prix Nobel de littérature, entre à l’Agence France Presse en 1944 et accompagne de Gaulle dans tous ses déplacements jusqu’à sa mort.

L’extrait permet de découvrir Charles de Gaulle dans l’intimité du cadre familial de son enfance.

Contextualisation 

L’entretien réunit deux proches de Charles de Gaulle. Publié tout d’abord au sein d’un magazine grand public dix ans après le décès du Général, le texte est repris en 1982 pour Espoir, revue trimestrielle fondée en 1972 pour rassembler des témoignages et documents sur Charles de Gaulle.

Marie-Agnès Caillau revient sur ses souvenirs estivaux. La famille passe ses vacances sur la Côte d’Opale dont les stations se développent à la Belle Epoque.

Analyse

Dix ans après le décès du Général, le témoignage de Marie-Agnès permet de s’éloigner des récits convenus de la jeunesse de Charles de Gaulle.

Souvent, l’été, toute la famille de Gaulle passe les vacances à Wimereux, station balnéaire de la  Côte d’Opale. Charles de Gaulle grandit dans le cadre privilégié d’une famille aisée, investie dans l’éducation des enfants, à la mère bienveillante et au père plus autoritaire.

On découvre Charles volontiers taquin, voire brutal avec son frère, mais aussi particulièrement désobéissant et capricieux.  L’ « Homme du 18 juin » disparaît derrière les souvenirs de sa sœur aînée pour redevenir un enfant aimant les jeux de l’époque mais aussi un élève assez médiocre en classe, refusant de travailler ou de rendre les devoirs, puni par son père pour son manque d’implication.

Marie-Agnès Cailliau insiste sur quelques traits marquants de la personnalité de son jeune frère. De nouveau, à travers les anecdotes semble transparaître une vocation. L’idée ne résiste pourtant pas à l’analyse.  La grande sœur note ainsi le goût de la littérature du jeune Charles. Mais cette passion ne doit rien au hasard : de Gaulle appartient à une famille de lettrés dont les grands parents ont publié quelques ouvrages. Marie-Agnès détaille les jeux d’imagination de son jeune frère qui s’approprie systématiquement la place de roi de France. La saveur de l’anecdote est atténuée quand on sait que nombreux sont les enfants qui s’identifient alors aux figures de héros.

Ressources complémentaires :

 

Bibliographie

Aymeric Spriet (dir.) Charles de Gaulle, 22 novembre 1890 : une naissance à Lille, Fondation Charles de Gaulle, 2011.

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